Ma pensée de philosophe, Ernst Bloch, Jean-Paul Sartre, André Gorz, Emmanuel Levinas, Adorno
Pensant que toute l’histoire de la philosophie, depuis ses origines, dans l’Antiquité grecque, est marquée par l’opposition d’un courant contemplatif et idéaliste et d’un courant décidé à engager plutôt la pensée pour le projet de la transformation pratique du monde, je me suis tourné assez tôt vers l’exploration et la revalorisation de deux concepts majeurs de l’histoire de la pensée, à savoir, le concept d’UTOPIE et celui de PRAXIS. Sur ce parcours, deux rencontres ont été tout à fait décisives pour mes propres recherches et mon propre engagement philosophique : (a) celle avec ERNST BLOCH, le philosophe de l’utopie concrète et de l’espérance ; et (b) celle avec JEAN-PAUL SARTRE qui, dans la Critique de la raison dialectique, nous propose non seulement une nouvelle ontologie du social, à l’entrecroisement de l’ontologie phénoménologique et du matérialisme historique et dialectique, mais aussi une théorie très originelle des ensembles pratiques, à savoir, de la praxis de l’individu et des groupes en fusion, théorie qui enrichit de manière considérable la pensée de la praxis dans l’histoire de la philosophie du XX e siècle.
Comme le note André Tosel, Ernst Bloch était un « penseur pour gros temps » dont la parabole de la « docta spes » s’inscrit dans un espace à plusieurs dimensions. Il appartenait à une lignée des « hérétiques de l’orthodoxie du marxisme de la Troisième Internationale qui ne se sont pas couchés dans le lit que le matérialisme historique et dialectique de mémoire stalinienne avait préparé pour les intellectuels de parti appelés à faire le sacrifice de leur entendement pour défendre une révolution vite congelée et déviée en son contraire. Il est de la trempe et du temps des penseurs qui entendirent révolutionner la théorie traditionnelle en laquelle se maintenait la philosophie pour développer une théorie-praxis réellement critique et dialectique ». Le concept majeur de cette théorie-praxis nouvelle est la « conscience anticipante » captatrice des images de souhait utopiques qui peuvent et doivent être concrétisées avec le concours actif de la catégorie « possibilité ». En conséquence, « l’esprit utopique » invoqué par Ernst Bloch congédie volontairement les utopies abstraites (que Bloch analyse pourtant en profondeur dans Le Principe Espérance, (t. II) pour devenir le concept-clé d’une philosophie de la praxis fondée essentiellement sur l’anticipation des images utopiques dans la conscience, dans le cadre général d’une conception messianique postulant une fin utopique et salutaire possible de l’histoire.
En même temps, ma curiosité pour SARTRE que j’ai pu rencontrer personnellement en décembre 1974, me poussa à analyser toujours plus la force motrice particulière de l’humanisme existentialiste sartrien et son tournant de l’ontologie phénoménologique vers un existentialo-marxisme. Je réalisais bientôt que la Critique de la raison dialectique n’exprimait rien d’autre que le dépassement définitif de la méthodologie phénoménologique, ontologique et existentielle de L’Être et le Néant par une philosophie sociale et pratique matérialiste qui épousait, au nom d’une philosophie de la praxis de l’individu, des groupes et des classes, la cause du marxisme, tout en conservant quelques acquis existentialistes. Et j’ai été très impressionné par le fait que Sartre nous proposait ici la conception nouvelle d’une dialectique rénovée vivante opposée à celle – complètement ossifiée – du marxisme soviétique (officiel). Quand j’ai vu Sartre pour la première fois de près, en mai 1968, dans l’amphithéâtre de la Sorbonne, occupée par les étudiants « contestataires », Sartre n’était déjà plus un compagnon de route des communistes. Il suivait de près l’action des mouvements radicaux d’émancipation des étudiants contre la société de consommation capitaliste et pour la démocratie de base comme alternative « utopique » à la société existante. Et il s’imposait ainsi comme l’intellectuel engagé total qu’il avait toujours été, depuis l’affaire Henri Martin et la guerre d’Algérie et qui, depuis le tout premier numéro des TEMPS MODERNES, avait défendu avec radicalité le droit et le devoir des intellectuels à prendre position et à intervenir activement en politique … toujours en faveur des opprimés, des humiliés et des victimes .