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Résumé
Nul doute que l’objectif du désensorcellement du concept et, au-delà, de la pensée d’Adorno était de déstabiliser toutes les systématisations philosophiques au nom d’une résistance contre toutes les proclamations de vérités absolues et éternelles. Refusant tout dogmatisme, la pensée d’Adorno a ainsi permis la valorisation de l’expérience subjective pour élaborer une dialectique consciente de la souffrance des hommes dans un univers d’aliénation toujours menacé de glisser vers le totalitarisme et la barbarie : « le besoin de faire s’exprimer la souffrance est condition de toute vérité ; car la souffrance est une objectivité qui pèse sur le sujet. »
La philosophie adornienne se définit ainsi comme une libération radicale de la pensée : « Le penser est en soi déjà, avant tout contenu particulier, négation, résistance contre ce qui lui est imposé ». C’est précisément à partir de ce projet philosophique de désentravement de la pensée que ce livre entend présenter la philosophie de celui qui fut le plus célèbre représentant de l’école de Francfort.
L’auteur s’efforce en outre de mettre en évidence la position centrale qu’occupent les Minima Moralia dans l’œuvre et la philosophie d’Adorno, pour lequel ces réflexions sur la vie mutilée ne sont qu’une contribution supplémentaire au combat du philosophe – dont la vie était profondément marquée par l’exil – contre la liquidation du particulier et le mensonge permanent du Tout.
Extrait du livre :
Les conditions de la genèse de la philosophie adornienne.
La confrontation théorique avec le néokantisme et la phénoménologie husserlienne
Ayant beaucoup en commun avec le développement et l'évolution de la pensée de Walter Benjamin et d'Ernst Bloch (qui n'ont épousé le marxisme qu'après une phase relativement longue marquée par l'effort de se démarquer de l'idéalisme et du néo-positivisme des écoles néo-kantiennes dominantes, comme l'École de Marbourg et l'École de Bade), les débuts philosophiques d'Adorno furent également non-marxistes. Hans Cornélius, professeur ordinaire de philosophie à l'Université de Francfort, chez lequel Adorno étudiait la philosophie depuis l'année 1921 (Adorno avait passé le bac déjà à l'âge de 18 ans, ce qui était tout à fait exceptionnel), et chez lequel il avait soutenu sa première thèse universitaire sur le thème de «La transcendance du chosal et du noématique dans la phénoménologie husserlienne», se situait tout à fait dans la lignée et dans la tradition de la philosophie idéaliste transcendantale de Kant. Il avait pourtant esquissé, notamment avec sa manière d'insister sur l'analyse des données immédiates comme source de l'unité de la conscience, une systématique transcendantale qui s'éloignait déjà en maints aspects de Kant, notamment par le biais de son intention de transformer l'idéalisme en un empirisme «spécifique.» Ainsi, Cornélius contestait non seulement, la doctrine kantienne de l'incogniscibilité de la chose-en-soi (Ding an sich), c'est-à-dire la théorie que «le royaume des essences et des vérités éternelles se trouvant derrière des apparences soit absolument inaccessible à la connaissance de notre entendement», mais il affirmait aussi que la méthodologie transcendantale appliquée par Kant, dans la Critique de la raison pure, nous conduisait nécessairement dans un faux «cercle», parce que la distinction faite par Kant, dans sa théorie de la connaissance, entre forme et matière ainsi que la présupposition implicite à son épistémologie transcendantale de l'infériorité de principe de toute connaissance empirique, est fondée sur des présuppositions qui devraient encore être prouvées. En outre, Hans Cornélius critiqua la dévalorisation d'office par Kant de toute connaissance psychologique en tant que connaissance «purement empirique», en lui refusant le statut d'une connaissance universellement valide,puisque l'analyse kantienne de la faculté de l'entendement ne serait, en fin de compte, rien d'autre qu'une analyse psychologique.
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